J'étais harassé, fatigué, exaspéré, désespéré, et surtout énervé par tout ce qui se passait autour de moi : marre de l'hypocrisie française ! Je me suis donc décidé à prendre mon sac à dos en direction du « continent indien » afin de voir si les choses y étaient différentes.

Ce pays mystique où les structures sociales et religieuses perdurent depuis des milliers d'années, est depuis 50 ans la plus grande démocratie du monde.

L'Inde est six fois plus grande que la France, avec une population vingt fois supérieure. Il y aurait plus de 1,1 milliard d'habitants ici, soit plus de 16% de la population mondiale.

Le système des castes tend à disparaître et est remplacé peu à peu par notre bonne vieille machine capitaliste. Avec tout ce que cela peut engendrer et les contrastes que vous pouvez imaginer. La révolution ici, c'est déjà de vouloir permettre à chacun d'espérer en une meilleure qualité de vie, ce que précisément le système des castes interdisait... un mal pour un bien???

Globalisation ou westernisation? L'agriculture, le textile, la joaillerie, l'artisanat, les industries chimiques, les engrais, les biens d'équipements, et tout dernièrement les softwares (les indiens semblent avoir d'énormes capacités à concevoir des logiciels et Bill Gates l'a compris depuis longtemps...) sont les principales sources de revenu du pays. Toutes les grandes multinationales occidentales ont des intérêts ici, pour la production, comme pour la consommation ; D'ailleurs la télé diffuse en boucle une sorte de T.V. achat ridicule, ou un pierre Bellemare et une blonde à forte poitrine, tous deux bien occidentaux et appuyés par des scientifiques en blouse blanche, vous démontrent les innombrables bienfaits de leur ceinture électrique amincissante. On voit les enfants dans les rues s'amuser avec des téléphones mobiles en plastique... et les grands s'amuser avec des vrais. 95% des softs drinks vendus ici sont la propriété de coca cola ; Rendez-vous compte : un potentiel de plus d'un milliard de consommateurs, dans un pays où l'on peut produire à bon compte tout en polluant sans scrupules ni modération, ça laisserait n'importe quel chef d'entreprise rêveur...

Vu l'abondance de la main-d'oeuvre, tout ici ou presque est manufacturé. Par exemple, dans tous les villages qui sont traversé par une ou plusieurs routes, les habitants ont participé à la construction de celles-ci en assurant le remblai : tout au long de la future route, des hommes cassent des cailloux, chacun avec son marteau, du plus petit au plus gros. Les femmes et les enfants calibrent les pierres... Ca peut ressembler à de l'esclavage, mais c'est pour eux le seul moyen de subsistance. Pour l'instant les machines que l'on trouve chez nous n'existent pas encore ici, mais dès que des sociétés privées auront mis la main sur ces marchés, elles feront leur apparition et alors là, je n'ose même pas imaginer l'ampleur et les conséquences du désastre...

L'Inde n'est pas encore ficelée par le capitalisme, mais dès que la roupie prendra de la valeur, le coût de la vie et le prix des salaires augmenteront et donc les travailleurs indiens deviendront moins compétitifs aux yeux de leurs employeurs occidentaux ; dès lors, la politique « productivité-rentabilité-croissance » sera appliquée à outrance et aura ici des conséquences autrement plus dramatiques qu'en France... Pile je gagne, face tu perds...

Heureusement, on trouve en Inde beaucoup de coopératives ouvrières, la plupart étant féminines et réservées aux personnes en difficultés, avec plan sociaux et répartition équitable des bénéfices. Des banques coopératives existent également.

Reste que l'industrialisation effrénée pose LE problème indien : la pollution. Elle est présente partout, depuis les voitures, camions, rickshaw (taxis triporteurs), jusqu'aux industries en passant par les plastiques que la majorité des hindous brûlent tous les matins sans scrupule aucun (« comme ça, on ne les voit plus »...) et autres engrais chimiques.

Là-bas, la « Drinking Water » (c'est le nom donné à l'eau potable locale achetée en bouteille) serait 34 fois plus chargée en produits toxiques que ce que tolèrent aujourd'hui les normes européennes. D'ailleurs, pour rassurer les consommateurs, on peut lire sur les étiquettes de ces bouteilles : ionisée, traitée à l'argent, ozonisée, traitée par osmose inversée, enrichi à 200% en oxygène... bref, que des trucs rassurants.

Cette année, Delhi a piqué à Mexico son titre de ville la plus polluée du monde et il y aurait au dessus du territoire un nuage toxique, épais d'environs trois kilomètres, et trois fois grand comme l'Inde en terme de superficie... Au secours!!! D'ailleurs on ne voit jamais notre beau ciel bleu : il reste éternellement gris...plus ou moins clair, mais toujours gris. C'est à dire qu'on ne distingue ni aube ni crépuscule : le soleil disparaît toujours très nettement et de plus en plus au dessus de la ligne d'horizon.

Quand on pense que les hindous sont à 90% végétariens dans le but de protéger les animaux, ça fait amèrement sourire...

D'un point de vue social, maintenant, on peut assez facilement faire un parallèle entre le système des castes et celui de nos classes sociales. Avec un capitalisme grandissant, des formes supplémentaires de discrimination apparaissent qui engendrent de nouveaux conflits, notamment sur la question ethnique, certains groupes étant plus favorisés que d'autres de par leur caste d'origine... La plupart des hindous ayant reçu une « éducation » sont issus des hautes castes, et du point de vue de la mentalité sont de purs « babyloniens ». Mais, heureusement, la grande majorité de la population étant rurale, et en générale de basses ou moyennes castes, ils sont assez peu attirés par ce que la société de consommation veut leur vendre, et semblent se satisfaire pleinement d'une vie simple et modeste.

J'ai eu plusieurs fois l'occasion de discuter avec des personnes de différents milieux, qui portent le même regard que le notre sur la société de consommation en se demandant ce que cela va engendrer et où tout cela va-t-il nous mener...

La solidarité existe réellement ici : personne ne meurt de faim et même si beaucoup dorment dans les rues ils ne sont pas exclus pour autant. Ce qui semble être de la misère vu de France n'est ici qu'une vie simple, et c’est d'un point de vue humain une vie beaucoup plus riche que la notre.

La femme indienne, quant à elle, gagne petit à petit son indépendance et se montre nettement plus responsable que le genre masculin. D'ailleurs un grand nombre de banques n'acceptent de prêter qu'aux femmes, considérant que les hommes ou les maris ont une tendance systématique à aller boire le pognon au bar du coin.

Niveau santé, d'énormes progrès restent à faire. Beaucoup d'enfants dans les grandes villes souffrent de maladies facilement éradiquables telles que la polio, la tuberculose et le paludisme, ou encore la lèpre.

Coté hôpitaux, ça va plutôt bien : sans être à la pointe, ils prodiguent de bons soins. L'accès peut en être difficile pour les basses castes, mais ces dernières s'en remettent de toute façon d'avantage à la médecine ancestrale dite aryuvédique : à base de plantes. Ici la médecine allopathique est vendue à un prix dérisoire: en moyenne 20 à 30 cents d'euro la tablette de douze médocs ; mais on ne vend jamais de boite entière comme chez nous : juste le nécessaire.

Dans certains coins de petits malins vont même jusqu'a distribuer des médicaments comme des hosties dans les basses castes ou les milieux « non éduqués », en les présentant comme un don divin, démontrant ainsi par son action curative la preuve de la toute puissance de dieu (Jésus Christ doit avoir des actions chez Bayer) et ça marche plutôt bien....

Coté religion, on y perd son latin. Toutes les religions du monde ou presque sont présentes ici. Au fil des siècles, un métissage de ces dernières s'est produit et de ce fait on trouve peu d'extrémistes mais une grande tolérance... Jusqu'alors, les seuls ayant essayé de me convertir sont les catholiques. Leurs messages de ralliement fleurissent (ou pourrissent si vous préférez) de partout (« pray the lord he will save you », « Jesus, he knows you », Jesus is our shepperd »...) à croire que le Vatican cherche de nouveaux moutons... (mais a-t-il jamais cessé?)
Dans certains états, les cathos se sont même vu interdire la prêche, la distribution de nourriture ou l'aide sociale à la population, parce que leur religion est considérée comme trop peu tolérante. Et de fait, ce sont les seuls en Indes qui se permettrons de te dire que tu fais fausse route, que tu es sur le mauvais chemin si tu n'est pas catho. Du coup, les chrétiens ne sont pas autorisés, du fait de leur religion, à se rendre dans les temples hindous. Quelques actions anti-chrétiennes ont lieu de temps à autres ; il y a quelques temps même, des missionnaires australiens ont étés brûlés vifs dans leur voiture... ce qui a donné lieu à la création de milices de protection des chrétiens... amusant.

Quant à l'hindouisme, mis à part le système des castes ça semble puer un peu moins que les religions monothéistes, même si tous les jours on peut voir des brahmanes bénir des tiroirs caisses et autres magasins... contre rétribution bien entendu... d'ailleurs, ces derniers n'oublient jamais de mentionner leur caste lors des présentations. Brahman est la caste la plus élevée, celle à qui l'on accorde le plus de respect, et c'est une position héréditaire (d'ailleurs ils ne se marient qu'entre eux); certains sont détestables vis à vis des autres castes, d'autres sont très ouverts. Par contre, comme dans toutes les religions on y trouve les même dérives mafieuses et comme d'habitude le coté soumission-déresponsabilisation. Gare à certains sadhous et autres gourous qui peuvent cacher de vrais loups...

L'autogestion en Inde.

Dans un Etat de plus de un milliard d'habitants, sans discipline militaire, difficile de faire appliquer des lois aussi précises que chez nous. De ce fait, tout ce petit monde se retrouve livré à lui même, tout le monde fait preuve de bon sens vis à vis de ses voisins et ça se passe plutôt pas mal, même si on se fait marcher dessus dans les files d'attentes ou si ton voisin de chambre décide d'allumer sa télé à fond à 4 heure du mat'...

La plus grande partie du social est assumée par le peuple lui même. Ils sont conscients qu'il est nécessaire de s'aider soi même à travers les autres. Ainsi les femmes veuves ou répudiées, les vieillards ou handicapés ne sont jamais abandonnés et trouvent toujours nourriture, réconfort ou argent auprès de leurs frères. Leur “grand-père”, le mahatma Gandhi, de par son action, son exemple, a posé les fondements de cette unité, car globalement on peut réellement parler d'unité indienne, même si les clivages hindous/musulmans, créés en partie par les anglais (diviser pour mieux régner) perdurent. On ne sort pas comme ça de plusieurs siècles de colonialisme ! Mais le peuple indien semble avoir intégré la notion d'interdépendance ; de ce fait, à part les grandes métropoles, le pays est très peu fliqué ; nettement moins que la France en tout cas! On éprouve ici un réel sentiment de liberté.

La vie politique, quant à elle, semble assez mouvementée, avec en guest-star, l'inséparable tandem pouvoir-corruption. Les règlements de comptes sont fréquents dans ce milieu, et la plupart des politiques intègres ou animés de velléités réformistes se font buter.

Récemment encore, alors que l'Inde avait grandement besoin de réformes pour rééquilibrer son économie, Indira Gandhi décida de supprimer les colossales rentes d'Etat alloués gracieusement aux centaines de maharadjas du pays. Elle l'a payé de sa vie en se faisant assassiner.

Au sujet du conflit en Irak, un bon 99% des hindous désapprouvent la politique américaine. Les commentaires sur les murs à ce sujet sont assez parlants :
« American Godzilla » « Mort aux oppresseurs » « Mort à Bush » « Qui sont les terroristes ? » « Americans = Barbarians » etc...

Je souhaite beaucoup de courage aux américains qui aiment tripper et voyager (ici et ailleurs... z'aurons quelques soucis de communication!).

Voilà, c'était juste un petit point de vue très perso sur un très grand pays, dans tous les sens du terme, un pays dont on ferait bien de s'inspirer pour le coté peace et tolérant, et qui ferait bien d'oublier tous nos préceptes égoïstes, capitalistes et destructeurs.

J'ai d'ailleurs croisé un couple de parisiens (les pauvres... c'est pas leur faute...) qui me faisait remarquer que nous avions beaucoup de choses à apprendre ou plutôt à réapprendre de ce pays. Je ne pense pas que ce soit propre à l'Inde, mais c'est toujours dans les pays pauvres ou opprimés que l'on éprouve ce genre de sentiments... allez savoir pourquoi..

Yannos
De décembre 2002 à juin 2003.
De New Delhi à New Delhi en passant par Katmandou.

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