Pouvait-il en être autrement? J'avais prêté serment et étais désormais lié pour le meilleur et pour le pire... Les chiens faisaient trembler la porte. Les gonds vacillaient, la flamme de la bougie aussi. J'entendais leur jurons prononcés dans un dialecte que je ne connaissais pas. Il me restais peu de temps avant qu'ils ne défoncent l'entrée. Je me détestais et j'en avais presque honte. Presque...
Le Comité de Censure et de Contrôle de l'Information avait vu le jour lors des
premiers mouvements contestataires. Une large presse alternative avait fleuri,
aidant ainsi les manifestants à connaître les différents points de ralliement,
toutes les actions directes et surtout, surtout, à démêler le vrai du faux
dans l'énorme imbroglio d'information diffusé 24h/24 par divers supports, pour
la plupart sous le joug de l'Etat. Ce Comité avait pour but de contrer tout
projet visant à "nuire au maintient de l'ordre public", par tous les moyens, en
privilégiant évidemment les plus radicaux. Petit à petit, ils ont agrandis
leur terrain de chasse, faisant de tout "marginal" un terroriste potentiel, une
vermine fichée dans les ordinateurs comme étant: Instable, nuisible, dangereux...
Suivi du code: 00, qui signifiait que lorsqu'il se faisait choper par les
Brigades, on avait peu de chance de le revoir. Son fichier disparaissait, et sa
dépouille aussi.
Dans une certaine mesure, ils avaient réussi leur coup: ils nous avaient divisés
et savouraient maintenant les délices du règne absolu. Nous n'étions plus que
quelques bastions éparses, clandestins et hargneux. Le groupe d'A.D. "Trash in
the Street" avait fait un gros carton en virussant tout le réseau du Central,
mais le poison était remonté jusqu'au réseau de la "Faction Rouge", plantant
ainsi tout ce groupe. Voilà le genre de connerie qui a largement contribué au
divorce de tous les groupuscules...
Lorsque "l'accident" arriva, je n'étais pas très loin. J'ai tout vu. J'ai vu le
garçon se faire serrer par deux flics, je les ai vu le tabasser, j'ai vu le
garçon essayer de s'enfuir... J'ai vu l'éclair du flingue, et j'ai vu la
silhouette du môme s'écrouler par terre. Plus tard, bien plus tard, les médias
se sont déchaînés, parlant d'actes scandaleux, impardonnables: la conduite
des manifestants était inqualifiable, que les auteurs des vitres cassées et les
responsables des trois C.R.S (légèrement) blessés ("leurs jours ne sont pas en
danger, dieu merci!") seront retrouvés et traduits devant un tribunal. Pas un
mot du môme. Nous, on l'a enterré dans le terrain vague, derrière le squat'... Sa
frangine, malade de douleur qu'elle était, s'est barrée le soir même. On l'a
retrouvée le lendemain matin devant l'hôtel de ville, se balançant au bout
d'une corde, avec une pancarte autour du cou: "morte pour la patrie
re-conne-naissante". Plus qu'un appel à l'arrêt de la violence, ce geste a
provoqué dans tous les mouvements un relent d'indignation et de haine, amenant
ces derniers à une nouvelle solidarité. La contre-offensive allait avoir
lieu, et ça allait être sanglant.
On a commencés par se réunir lors d'immenses A.G, dans divers endroits pourvus
qu'ils soient assez grands et suffisamment éloignés des pôles urbains. Putain,
c'était baroque: Des centaines de pékins arrivaient, au look guerrier et
vengeur. On retrouvait des férus de Mad Max, ce qui nous faisait bien marrer,
avouons-le, des barjos à la tronche peinturlurée pour l'occas', mais aussi des
intellos à lunette scandant du Bakounine à d'autres bandes d'allumés qui écoutaient du crust à fond la caisse sur un poste pourrave, alors que des
phacos déchargeaient des litres et des litres de bière de camions
complètement déglingués... Ces réunions s'étalaient sur plusieurs jours, et nous
tentions de mettre en commun toutes les idées d'actions possibles et
imaginables, sous l'égide des "dirigeants", c'est à dire eux qui étaient assez
courageux pour monter sur l'estrade et prendre le micro. Ca ne menait pas à
grand chose, en général, mais ça avait au moins le mérite de nous faire nous
sentir moins seuls, et pendant ces journées démentes, tout le monde y croyait.
Nous étions fous et voulions le faire savoir...
...Plus jamais!
Non, plus jamais de vindka... La vache! Ce mélange vin blanc-vin
rouge-vodka, c'est la solution ultime à toute question existentielle, un raz
de marée de black-out total, un genre d'atomisation du système cortical... Une
vrai merde! J'ose même pas ouvrir l'oeil, je ne me rappelle plus ou j'ai fini la
soirée. J'ai l'air d'être allongé sur un matelas, puant, certes, mais moelleux.
J'ai trop chaud, je sens que je suis en nage. Poisseux. Je sens que ça s'agite,
autour de moi, ça crie, même. Quelqu'un me secoue et me gueule dessus :
- DEBOUT, CLEM!! FAUT CALTER D'ICI!! LES COGNES DONNENT L'ASSAUT!!...
Je crois que je vais gerber. Oh, et puis merde! Il est temps d'assumer ma
gueule de bois! Je me redresse d'un coup et ouvre en grand les yeux... Putain!
J'ai juste le temps d'apercevoir une dizaine de mecs courant dans tous les
sens, armés de bâtons et de caillasses qu'ils semblent balancer par une
fenêtre avant de sentir mon crâne exploser! Je me rallonge en chien de fusil,
tâte le dessus de ma tête. Ca pisse le sang. Je suis complètement groggy, mais
je sens l'épaisse lacrimo envahir la pièce. Deux mains me prennent à bras le
corps et me traînent dans des escaliers. Un paquet de sang m'obstrue les yeux.
J'entend plus rien, un gros ourdonnement, et un putain de marteau qui frappe
mon enclume de cerveau.
Je suis sur le dos d'un balèze de mec qui court comme un malade
dans les dédales de l'entrepôt. Ca me revient par bribes. Hier, à la fin de l'
A.G, j'ai rencontré deux mecs et une nana qui chantaient des vieux chants
révolutionnaires en se faisant tourner un cubis. Ils me faisaient marrer, et
j'ai entamer la Makknovtchina avec eux... Après, il me semble qu'on a pas mal
discuter de la suite à donner aux événements, tout en continuant à picoler... Et
puis... Putain, mais mon provisoire destrier est un véritable athlète: Je sais
que mon gabarit en fait rire plus d'un, mais ce con a quand même réussi à
semer les deux C.R.S qui nous avaient pris en chasse avec un poids mort sur le
dos. On est dehors, maintenant, et c'est une vraie fournaise. Devant nous, un
champs. Le type me descend de son dos.
- Ca ira ? Tu peux marcher?
Je lui fait signe de la tête, et pour confirmer, je me relève. Wow, ça tangue
sévère, moussaillon! Qui a dit que la station verticale c'est un fiasco?... Je
manque de me vautrer, mais le type me retient par l'épaule.
- C'est bon, je lui dit.
- OK, tu files au bout de ce champs, tous les camtars on été planqués là-bas.
Nous, on va les retenir ici. Grouilles toi, tu dois être le dernier!
Sur ce, il fait demi-tour et retourne dans l'entrepôt. Je m'essuie les yeux et
me mets à courir vers l'extrémité du champs. J'aperçois à quelques mètres une
dizaine de camions tournant au ralentis. Des vieux wolswagen, des J5, et
quelques bagnoles. Lorsqu'ils me voient arriver, ils se mettent en route en
faisant hurler les moteurs. La portière d'un J5 s'ouvre devant moi et une nana
m'ordonne de monter. Je m'installe coté passager, et la nana lance le fourgon
sur le chemin cahoteux.
- Comment ça se passe, à l'entrepôt?!
- J'en sais rien, je lui réponds. J'ai à peine eu le temps de me réveiller que
je me suis pris une lacrimo dans la gueule.
J'entends quelqu'un qui se marre derrière nous. Je me retourne et vois mes
compagnons de biture, s'accrochant à ce qu'ils peuvent pour ne pas se rétamer.
C'est con, mais ça me fait plaisir de les revoir. Enfin des têtes connues,
enfin un repère dans ce réveil de cinglé... Enfin des types qui doivent se
trimballer la même gueule de bois que moi. Je souris, et ça doit pas être beauà voir, vu la redoutable grimace que me lance la minette.
-T'as du sang plein la gueule, Clèm. Tiens, lave toi avec ça.
Elle me tend un paquet de mouchoir. Pendant que je me refais une petite beauté,
notre routière se présente.
- Moi, c'est Aline, CNT.
- Enchanté, je lui réponds. Clèm, paumé.
- On s'est donné rencard avec toute la tribu d'hier au local de Rennes, en
Bretagne. On étais au courant que les flics allaient débarquer ce matin. Mais
il fallait faire diversion pour que notre convoi ne se fasse pas serrer dès le
départ de l'entrepôt. On a décidé de planquer les camions et de faire comme si
de rien n'était. Tout le monde devait être prévenu au dernier moment... Je la
regarde, atterré.
- Vous saviez et vous n'avez rien dit?!
- Tu crois que tu serais resté si on t'avait dit que les flics préparaient une
rafle? Il fallait qu'ils pensent faire un beau coup. Ils ont envoyé la plupart
de leurs unités là-bas, ce qui nous laisse une bonne avance avant qu'ils ne se
rendent compte de la supercherie. Actuellement, les gars qui sont restés
doivent leur en faire baver sévère, et eux de penser qu'on est encore un bon
paquet à l'intérieur.
Je regarde devant moi. On est maintenant sur une route et on avance bien. Rien à l'horizon. Un peu comme dans ma tête.
- Mais vous êtes qui, au juste?
Aline tire une cigarette du paquet qui traîne sur le tableau de bord, et m'en
tend une. Je l'accepte volontier. Les trois zozos derrière font de même, et on
s'accorde quelques bouffées en silence...
A SUIVRE...