Comme une larme de mort, elle se forme sur mon front plissé de rides précoces, coule le long de mes pommettes saillantes avant de disparaître dans l’abîme de mes joues pour refaire une dernière apparition sur ma mâchoire crispée. Elle rejoint alors ce filet glacial qui coule le long de mon échine, hérissant chaque poil de mon anatomie fatiguée.
Et pourtant je sais qu’il fait chaud, très chaud, sous ce putain de costume, dans les quarante pas moins… et encore, c’est la fin de saison. Qu’est-ce que j’ai morflé cet été ! La prochaine fois qu’on me demande si je souris derrière ce grotesque masque de rongeur extasié, je fais un carnage !

Tiens en voilà qui s’approchent… houla, j’les sens mal ceux là… père robotisé, caméscope niCon-en-promotion-chez-Édouard vissé à l’œil droit, mère fatiguée, tentant désespérément de calmer ses deux mouflards surexcités, affublés des mêmes oreilles ridicules que les miennes, sans les quarante kilos du costume, cela va sans dire.

Se souvenir du sacro-saint La courtoisie selon Disney… « Une attitude positive conjuguée à une ambiance de travail où règnent harmonie et bonne entente »… Badge bien en vue, je commence à me dodeliner tant que mon armure de latex me le permet ; c’est-à-dire un mouvement circulaire des jambes de droite à gauche puis de gauche à droite, par petits sauts, et une gesticulation frénétique des bras. C’est épuisant, vous pouvez me croire !

Les deux monstres se jettent sur mes jambes en me criblant de questions… « Dis, c’est vraiment toi, dis ? », « Comment tu fais pour aller si vite d’un endroit à un autre ? », « Pourquoi tu sens le pipi ? » ; le père, au comble du bonheur, n’en perd pas une miette. « Je suis Mickey, je suis votre ami, bienvenue dans le monde merveilleux des rêves et des… »
« T’es même pas le vrai… le vrai il sent pas l’pipi ! ». Et vlan, le morveux me décoche une droite mortelle dans les joyeuses… Je sens mes testicules venir faire tilter mes amygdales avant de me retomber dans l’estomac. Mais comment il a fait pour traverser le costume !… Se souvenir… La Courtoisie… « Ayez soin de projeter une image amicale et respectueuse. Votre respect des sentiments d’autrui vous gagnera en retour le respect des autres ». Je relève la tête pour trouver le regard de la mère, sachant celui du père absent, et ne trouve que des yeux vides. Pires, des yeux soulagés. Là, je sais que personne ne me viendra en aide, alors que mes deux tortionnaires s’en donnent à cœur joie, me bourrant de coups, m’écrasant les pieds, tirant sur ma queue factice.

Mon entrejambe me brûle, il fait chaud, la musique rose et bleue commence à ralentir, se transformant en guimauve sonore, mes yeux se troublent je n’entends plus les voix qu’à travers une bulle opaque… Les couleurs se mélangent avec les sons… Je ne ressens plus rien… sans doute un vieux relent des acides que je prends depuis trois mois pour tenir le coup.

Je la sens de nouveau, cette goutte de sueur, sur mon front, elle coule le long de mon visage et je sais que lorsqu’elle atteindra ma nuque, tout va me revenir en pleine face, comme un seau d’eau glacé… la douleur, la chaleur, la fatigue… l'humiliation.

Et là, tout va très vite : courbé en deux, je lance mes mains disproportionnées au hasard et attrape la première chose que je touche, une cheville. Avec l’énergie du désespoir je commence à soulever le gamin et à le faire tourner autour de ma tête à la façon d’une arme médiévale. Les cris sont suivis d’un premier craquement, sans doute le bassin de mon yoyo, suivis d’un second, plus violent. La première petite tête blonde vient de percuter sa frangine avec une violence obscène. Je vois, entre deux passages des pales de mon hélicoptère humain, un filet de sang sortir de sa bouche et ses yeux se révulser avant qu’il ne s’écroule. « PUTAIN ! MAIS QU’EST-CE QUE JE VIENS DE FAIRE !!! », et je lâche mon ovni qui va s’éclater contre un mur alors que je tombe à genoux. La foule crie, hurle, et je vois des silhouettes sombres s’approcher de moi… avec des haches et des têtes énormes, bouches et yeux cousus de fils d’or…

« Réveillez vous ! Allez ! Vous croyez peut-être qu’on vous paye à dormir ! Avez- vous au moins lu La courtoisie selon Disney ? », tenez-vous droit, bougez, allez voir les enfants et restez poli. Surtout n’oubliez pas : « Ce que vous ressentez en vous personnellement ou professionnellement est instinctivement perçu par ceux qui vous côtoient et détermine le type de communication qui s’établit entre vous et les autres »… Et que je ne vous y reprenne plus si vous tenez un tant soit peu à votre travail ! »

Respirer profondément, rester calme… Ça y est, elle se casse la princesse légionnaire ! La vache, quel cauchemar !

C’est vrai qu’il fait chaud et que je sue comme un porc… Encore une heure à tirer, j’y arriverai jamais. Mon cœur s’affole, de grosses gouttes perlent sur mon crâne, mes poils se hérissent alors qu’une famille s’approche. Le père a un caméscope niCon.

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