Il en avait vu des vingt-quatre décembre pourris depuis qu'il avait démissionné de chez coca cola. Il avait eu son lot de chiards surexcités, de parents paranoïaques et de curieux maladifs ; qui lui avaient laissé autant de cicatrices. Morsures, griffures, égratignures et même un impact de calibre 12 et une vilaine marque de piège à loup... sans bien sûr oublier d'innombrables brûlures ; marques indélébiles de la bêtise qui pousse tant d'abrutis à laisser leur feu de cheminée allumé en ce soir béni de noël.
Mais rien de comparable avec cette nuit de décembre 2002 ! Le vent glacé du pôle nord saluait son départ alors qu'il avait démarré sa tournée annuelle.
Après un rapide passage en Asie et en Afrique et un autre, beaucoup plus fastidieux en Europe, le vieux marchand de jouets avait attaqué l'Amérique latine ; le morceaux le plus rude de son périple. Il avait essuyé quelques tirs mexicains mais le voyage s'était plutôt bien déroulé dans l'ensemble . Il survolait maintenant les toits chargés de neige de maisons alignées parfaitement, aux façades illuminées. L'esprit originel de noël prenait sa source ici ; dans son pays d'origine. Délicates fragrances de l'argent, du conformisme monétaire, de l'égocentrisme froid et de la charité calculatrice... les Etats-Unis d'Amérique.
Ses rennes, et notamment son fidèle Nez-Rouge, galvanisés par des remontants dignes des plus grands coureurs cyclistes ; tractaient le lourd traîneau de cheminée en cheminée.
Distribuant à tours de bras poupées, camions de pompiers (très demandés en ce moment, allez savoir pourquoi...), nounours, jouets de guerre, dînettes et autres ersatz de la réalité infantile. Les chaussettes se remplissaient, les sapins, affublés grotesquement pour l'occasion, croulaient sous le poids de la bonne intention et déjà à travers le monde des visages poupins s'illuminaient devant le résultat de leur attente.
La générosité s'était une fois de plus rappelée à beaucoup comme la fille de l'opulence.
Et si certains avaient été gâtés comme le divin enfant, d'autres n'avaient rien vu d'autre que leur maison détruite, rien entendu d'autre que le hurlement des bombes, rien chanté d'autre que la mélopée de la mort. Mais c'était ainsi et il ne pouvait en être autrement. La loi du marché.
Et il n'était pas dans les habitudes du vieil homme de se pencher, du haut des cieux, sur le malheur des hommes ; et surtout pas le soir où il faisait son chiffre d'affaire de l'année.
C'est ainsi qu'il entra, pour la dernière fois, dans l'espace aérien de New York.
Il n'eut que le temps d'entendre un sifflement strident avant qu'un missile sol-air ne fasse exploser son traîneau. Par milliers, des bouts de plastique tranchants comme des rasoirs, reliquats des jouets qu'il amenait à ceux là même qui l'avaient abattu, avaient déchiqueté son costume, meurtri sa chaire, brûlé sa barbe légendaire.
Les rennes qui avaient été épargnés par l'explosion ne le furent pas par les rafales de M-16. Les balles stoppaient quelques instants leur chute avant de les disloquer.
Son parachute, dans un ultime malheur, était parti en torche et alors qu'il fendait l'air, quelques images fugaces et colorées lui traversèrent l'esprit avant qu'il ne vienne s'embrocher sur les flammes de cette fameuse statue.... celle de la liberté.
... par MrS...

René Binamé : "Le père Noël" (tiré de l'album "Noël etc...")