Arnaque philosophique à la française
Ou
La manipulation de l'année
Je ne sais plus quel auteur anglo-saxon a dit un jour que les mots étaient des pistolets chargés, mais il avait visé fort juste, et nos politiciens, qui savent cela depuis longtemps, nous en ont offerts ces derniers mois une démonstration parfaite.
Cette année, avec un seul mot, un tout petit mot de rien du tout, Jacques Chirac a dans une même foulée, foutu les chocottes à tout les sexagénaires de France (mes grand parents compris), instauré le climat social le plus propice à une politique du tout sécuritaire, conforté les convictions xénophobes de tout un tas de connards lepénistes, échappé à l'opprobre du tribunal et de la cellule présidentielle, et escamoté son principal rival présidentiable. Qui plus est il s'est même débarrassé de ce dernier en tant que chef de file pour les législatives. Rendons à supermenteur ce qui est à supermenteur et admettons que là, pour le coup, d'un point de vue purement tactique et de la part d'un homme vieilli, fatigué et usé par le pouvoir, c'est plutôt pas mal. Ceci nous démontre one more time que ce qui paie en définitive dans le système actuel, ce ne sont pas des qualités morales ou humaines, mais bien plutôt la parfaite connaissance du dit système, de ses lois et des caractéristiques de cette matière première de la société : l'esprit humain.
Bref, vous l'aurez compris, ce mot magique, qui pourrait bien devenir le sésame pour les plein pouvoirs. (parlement+sénat+gouvernement à droite, pitié non, pas ça ! ! !), c'est la fameuse et terrible Insécurité.
Brrr.... Vous aussi vous avez peur, hein ?
Avant toutes choses, voyons ce que nous en dit le Nouveau Petit Robert :
Insécurité n.f. 1974 : Manque de sécurité,
situation où l'on est menacé, exposé aux dangers.
Contraire de la sécurité
Bien ; Ceci étant fait, j'aimerais attirer votre attention de lecteur sur les sous-entendus qui alourdissent un tel concept quand on l'utilise sur le registre de la dénonciation et de la condamnation. D'abord cela suppose que la sécurité n'est pas qu'un concept mais aussi une réalité : quelque chose de palpable, une chose objective, et non relative, donc absolue. Mais affirmer que la sécurité peut et donc doit être absolue, totale et constante, cela relève d'une injonction schizophrénique à oublier la possibilité et la certitude de la mort. Comment les richissimes grabataires des cités-bunkers bigbrotherisées de Floride osent-il se croire en sécurité quand le Pakistan et L'Inde pavanent avec leur vitrine nucléaire autour des frontières du Cachemire ? Et que ferait-on de nos assureurs si tout n'était que sécurité ? Qu'est-ce que c'est que ce mot qui désigne une situation soit relative (on est toujours pas à l'abris des météorites géantes) soit utopique,
mais que l'on nous agite pourtant devant nez comme une chose à posséder, sous peine de malheur et de misère à venir. Or toute l'astuce est d'éviter aux auditeurs de focaliser sur l'absurdité relative de ce mot en le surlignant en négatif. Car ce mot : insécurité tel qu'il a été employé, ne dit pas d'abord que la vie est une chose par essence risquée, et que c'est ce qui en fait toute la valeur, non. Tel qu'il a été manipulé, ce mot a eu un tout autre impact sur l'esprit d'un bon nombre de gens : il a d'abord signifié la perte d'un paradis originel, ou plus prosaïquement d'une époque où l'on avait pas de souci à se faire : « avant ça allait, maintenant ça va plus » , et les politiques d'expliquer, à grand renfort de poignantes illustrations médiatiques ( souvenez-vous du petit vieux tabassé pour du pognon par des jeunes qui lui brûlèrent sa maison faute de pouvoir le racketter... sur TF1 ben sur, et à deux jour du premier tour des présidentielles), d'expliquer donc, que la situation s'est vraiment trop « gravement dégradée », et que seules des « réponses fortes » et donc autoritaires et arbitraires, seront efficaces pour remettre le peuple sur les rails du monde merveilleux de la sécurité.
Ensuite « l'insécurité » est un concept xénophobe incitant les gens à penser qu'ils sont en danger, menacés par un danger étranger à leur univers naturel, un mal inconnu et sournois, qui « ronge » la société, mais que l'on se garde bien d'identifier, de décrire, on laisse aux gens le soin d'imaginer par eux même le visage de cette menace... et comme de coutume, le premier réflexe n'est pas celui de se demander si le mal ne viendrait pas de l'intérieur, mais bien plutôt d'accuser les « barbares » sans moeurs infiltrés dans notre société.
Voici une équation qui me semble plus adaptée : L'insécurité ne désigne rien d'autre que la condition naturelle de tout être vivant et mortel. Quand des être humains bafouent les droits d'autres être humains, on peut parler à la rigueur d'incivilités (faits ponctuels), mais certainement pas d'insécurité (Etat permanent ou prolongé). Et si incivilités il y a, ce n'est dû qu'à un magistral échec dans l'enseignement de l'art subtil de la coexistence pacifique, mission qui échoit autant aux parents qu'à l'école. Si donc les générations à venir refusent en bloc les lois et les normes qu'elles ont trouvé en arrivant, ce n'est pas parce qu'elles sont incapables de les intégrer : c'est parce qu'on a pas su leur démontrer la supériorité de ces lois et de ces normes sur d'autres modes de vie.
Mais au lieu d'un tel raisonnement, la collectivité à choisi de donner carte blanche à ses représentants pour punir les « incorrigibles » et les « inassimilables » : les fameux insécuriseurs que Chirac s'est bien gardé de décrire, mais qui ne manquerons pas de peupler nos prisons.
Mais bon sang ! comment a-t-on pu se faire avoir à ce point ? !
Personnellement , j'en veux beaucoup à la télé, mais plus encore à ceux qui croient ce qu'on peut y voir et ce que l'on y entend. Visiblement, l'esprit critique n'est pas ce qu'il y a de plus florissant parmi la population française.... Où bien est-ce moi qui suis un paranoïaque intolérant ?
... Sisyphe...
VOIR AUSSI :
"Voter c'est se donner un maître" de FLO
"La Démocrature" de GRRROG